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Moments Sauvages
Autour de NNNEEESSSSOOONN au 47ième parallèle
Complicité en actes avec Guy Sioui Durand
 
NNNEEESSSSOOONN au 47’ parallèle aura été plus qu’une exposition. Le projet sculptural a pris allure de Moments Sauvages  comme art vivant. Ce texte donne quelques clés de l’expérience : d’une part rapprocher le plus possible la critique d’art de la création, et d’autre part donner à voir et à vivre autrement les « immatériaux » qui fondent l’entière œuvre de Pierre Bourgault. L’intention et la stratégie de l’opération conjuguent de fait deux réalités en art actuel : une attitude centrifuge dans l’exercice de la pensée critique et une conception élargie de la sculpture.

Mais pourquoi les appeler Moments Sauvages ?

Les mots ne sont jamais innocents. Intrigants, les termes accrochent. Plus fondamentalement ils orientent la compréhension. La notion de « moments » tire son origine de la sociologie critique engagée du côté de l’art et du nomadisme. J’y situe les conférences/performances et zones événementielles que je fomente depuis 1993. Le qualificatif de « sauvage » s’applique tout autant à mes origines amérindiennes de Huron-Wendat qu’au vent de liberté qui anime ces types d’ « agir communicationnel » (Habermas) de même qu’aux rapports que l’artiste entretient depuis toujours avec la mer et l’espace public comme poésie.

Des Moments…

La notion de « moments » reprend de manière explicite, le fil opératoire énoncé par le sociologue Henri Lefebvre lors de son association avec les groupes Cobra et Situationnistes, et surtout de ses réflexions sur la critique de la vie quotidienne et la nécessité de « révolutionner » la vie urbaine en créant socio-artistiquement des « espaces/temps » de dérèglement des moules établis. Bref, de créer des « moments » relationnels et festifs, équivalents des « situations ».

De fait la résurgence de cette attitude sociologique rejoint l’actuel regain d’intérêt chez nombre d’artistes à créer diverses stratégies et pratiques éphémères d’art action, d’art in situ ravivant les liens nouant la vie et l’art, de même que cet engouement technologique de l’interactivité multimédias.

…Sauvages

L’adjectif « sauvage » vient préciser trois fondements à la base de l’intention sociologique critique des « parcours et débordements » dedans et autour des conteneurs sur le quai et en bateau croisière avec les gens dans le Bassin Louise :

1) un clin d’œil à mes origines de Huron-Wendat de la réserve de Wendake près de l’Ancienne Lorette, toujours sous la tutelle de la Loi sur les Indiens, originalement appelée « Loi sur les Sauvages »;

2) la trajectoire artistique du sculpteur ancrée dans son rapport à la mer indomptée. Le mot « sauvage » y recouvre sa pleine signification de nature indomptée, la mer étant depuis ses débuts « l’immatériau » essentiel au poète et sculpteur marin peu importe les formes, les sites et les contextes de ses créations (sculptures d’art public, sculptures environnementales in situ, installations multimédias). S’y ajoute cette narrativité, même remodulée par l’audiovisuel, qui arrime constamment son travail à l’oralité des récits, contes, personnages ou événements des cultures riveraines de la Côte du Sud et Saint-Jean-Port-Joli bien sûr, mais aussi de toutes les rives du fleuve Saint-Laurent;

3) les déplacements dans l’espace comme conception élargie de la sculpture. Au milieu des années 1990, une densité critique suffisante des pratiques artistiques dont pression aussi sur la sculpture in situ, environnementale et comme installations. De nouvelles attitudes créatrices deviennent opérationnelles. Ces « déterritorialisations » superposent les territoires géographiques, les lieux de l’art et l’espace médiatique dans l’Internet. J’ai aussi insisté sur la nécessité de nouvelles approches et de nouveaux concepts pour « penser l’indiscipline » créatrice et interdisciplinaire. Ces actions, ces zones concepts chacune à leur façon en fonction des contextes, tentent de rapprocher les idées et la création, l’art de la vie réelle.

De péjoratif, la signification de l’adjectif « sauvage » se transforme

Il y a donc eu deux Moments Sauvages. Le vendredi 12 septembre au quai no. 1 autour de la sculpture des conteneurs, et le dimanche 21 septembre à bord d’un bateau dans le Bassin Louise pour expérimenter et réfléchir de manière différente la nature et l’impact de la NNNEEESSSSOOONN au 47’ parallèle.

Moment sauvage 1

Un premier Moment Sauvage a donné le coup d’envoi vers l’appréhension des dimensions immatérielles, des délires, des dérives, des débats et des déterritorialisations qui composent les sculptures de Bourgault, et plus précisément la complexité de la prise de possession de l’espace tantôt de la ville, tantôt en galeries par des « ailleurs ».

Le rendez-vous s’est concentré au quai no. 1 du Bassin Louise. C’est là que le sculpteur a empilé sur plus de vingt-cinq pieds de haut trois conteneurs, solidement amarré par des câbles, et peints en couleurs vives (jaune, rouge, gris). Impossible de ne pas voir cette « cargaison artistique ». Les trois sont ouverts. Celui du haut laissait entrevoir des gilets de sauvetages suspendus. La noirceur venue, la lumière jaillissait, transformant en signalétique épurée la sculpture. Des noms évocateurs de rivages lointains, écrits en lettres aluminium, se démarquent sur chaque côté. Solidité et fluidité, dedans et dehors, ici et ailleurs, pas de doute ces éléments socialisent la sculpture.

La rencontre, à laquelle viendront près d’une quarantaine de gens, aurait pu n’être que mondanités. Ce ne sera pas le cas.

Juste devant le conteneur jaune, Bourgault dépose une pile de curieux gros crayons fabriqués avec la vase du fleuve, cette terre glaise des rives de Saint-Jean-Port-Joli jusqu’à La Pocatière – et qui explique pourquoi l’eau du fleuve change de couleur à cette hauteur alors que l’eau douce et l’eau salée se mélangent –. À côté, un grand calepin de feuilles blanches invite à « dessiner ». Pour ma part j’installe tout près une boîte de diapositives et une petite visionneuse. Ces gestes et objets amorcent la métamorphose du 5 à 7.

Malgré le chaud soleil, je convie l’audience à « entrer » dans l’œuvre, à venir me rejoindre à l’intérieur du conteneur. Il faudra s’entasser. Ce déplacement du dehors au-dedans de la sculpture change soudain bien des paramètre, non seulement la perception esthétique de l’espace publique, mais encore d’impalpables significations esthétiques et éthiques semblent nous envelopper, dont trois d’importance:

a) la révélation du songe de Bourgault : un navire cargo rempli de conteneurs devenant autant d’ateliers/galeries; un navire sillonnant les cours d’eau et pouvant se délester de sa « cargaison artistique » là où il accoste. À l’origine une maquette réalisée pour Artefacts 2001, elle est devenue source d’inspiration. C’est comme si ces trois conteneurs avait été largués pour quelque temps à Québec, au passage de ce navire « utopique »;

b) entrés dans le conteneur, du coup la notion de sculpture habitable, à la base de plusieurs des sculptures publiques de l’artiste, devint concrète, in situ. C’est au Symposium International de sculpture environnementale de Chicoutimi en 1980 que j’ai connu Bourgault. Par exemple, sa sculpture habitable en forme de cheval surplombe toujours la Baie des Ha Ha, ancrée sur le terrain de l’école en face de la demeure du « Génie de la Baie », l’invraisemblable artiste Jean-Jules Soucy. Il en va de même pour sa sculpture permanente, 14’ 26’ 36’, installée tout à côté;

c) le statut clandestin de ces contenants nomades y a surgi. Un propos critique de société sourde souvent dans le travail du sculpteur. L’utilisation de réels conteneurs qui voyagent avec leurs marchandises hors des frontières, en transit dans les eaux internationales et les ports, laisse place à bien des trafics illicites, dont celui des passagers clandestins qui risquent leur vie pour des ailleurs meilleurs. La circonstance fit que le premier Moment Sauvage se déroule en même temps que l’accostage d’un de ces paquebots géants aux luxueuses cabines pour gens fortunés qui, l’automne venu, font escale à Québec. Notre « cabine de métal » pour clandestins et utopistes de l’art parut bien modestes.

La chaleur s’amplifiant dans le conteneur, il était temps de sortir. Citant le philosophe Michel De Certeau pour qui  « le voyage est le substitut des légendes qui ouvraient l’espace à l’autre », j’incitai le « groupe » faire le tour des conteneurs. Des mots/territoires, des ailleurs riverains, des voyages mais encore un pays habité dont les appellations trahissent une poésie définitrice de la narrativité indissociable des sculptures publiques chez Bourgault. Elle éclatait en lettres aluminium: Blanc Sablon sur la Côte Nord, Manche d’épée en Gaspésie, Oswego aux Etats-Unis et surtout Harrington Harbour, clin d’œil populiste au succès cinématographique de l’été, La grande séduction, tournée dans ce petit village insulaire de pêcheur dans le Golfe Saint-Laurent ! À quai comme ces conteneurs, soudain, l’œuvre nous faisaient voyager. Pas étonnant que le titre écrit. NNNEEESSSSOOONN au 47’ parallèle, indique une position en mer !

Ces conteneurs/sculptures avec les mots/territoires écrits, les ceintures de sauvetages, les portes entrouvertes et la lumière, la noirceur venue, ne sont-ils pas des éléments utilisés par cet « artisan » de récits, cet inventeur en circulation dans les réalités entremêlées de la mer?

Quelques uns se sont mis à manipuler les crayons de vase, à dessiner sur les feuilles blanches. D’autres ont pris le temps de regarder, en se passant la visonneuse, certains « trajets/dessins » sur le fleuve, se rapprochant encore plus de l’inventivité de Bourgault.

Le premier Moment Sauvage s’achevait.

Moment sauvage 2

Pierre Bourgault navigue le fleuve. En intentions, le sculpteur se rapproche des artistes qui marchent, manoeuvrent et interviennent dans la Cité. pour créer de l’inédit et de l’impromptu comme « pratiques infiltrantes ». Mais il s’en démarque par son savoir faire et savoir être si singulier, celui d’« agir en mer » Mieux, ses déambulations marines se transforment en dispositifs sculpturaux qui à leur tour contaminent de leur poésie et de leur humanisme autant l’espace public à terre que l’espace artistique à l’intérieur. Déployé sur le quai et en salles, NNNEEESSSSOOONN au 47’ parallèle en est l’illustration achevée. Ce trait de son imaginaire allait sous-tendre l’organisation du second Moment Sauvage.

Le capitaine Gérard Desgagné, originaire de l’Isle-aux-Coudres, accueille la vingtaine de passagers à bord de son bateau tout neuf à la marina du Vieux-Port. Dans la perspective de changer la vie de non publics par l’art, je ciblerai le capitaine et les deux membres de son équipage, avant même les invités pour la plupart férus du monde artistique, pour cette « dérive » dans le bassin Louise. J’en ferai mes complices.

C’est pourquoi mes premières manœuvres à bord visèrent : 1) que l’équipage et le navire s’investissent, l’espace/temps (environ une heure trente) de la croisière de l’esprit et des gestes de l’artiste quand il imagine des projets sculpturaux comme NNNEEESSSSOOONN au 47’ parallèle, 2) qu’acteurs de la dérive, l’équipage contribue à délivrer aux «passagers » ces visées:

le capitaine, d’une famille de pilotes, a vite compris. Pendant la croisière, il va manœuvré son navire dans le Bassin Louise en décrivant des dessins (visible sur le GPS dans sa cabine) comme le fait Bourgault dans les Baies de Gaspé et de Sept-ïles et sur le fleuve devant Saint-Jean-Port-Joli (les trois grandes cartes marines avec les dessins des trajets fait avec la vase étant une des composantes de l’installation à l’Oeil-de-Poisson. Par le capitaine interposé, les « passagers de l’art » se retrouvèrent symboliquement donc en situation de proximité avec l’intentionnalité, les gestes et « dans »l’outil (une embarcation) du sculpteur marin;

la jeune femme chargée de la sécurité et du service, une fois « nourrie » de la nature insolite de l’expédition, a prestement détourné ses annonces faites au micro. Maintenant le « ton officiel » des messages à bord, nous avons mélangé les dire : elle, les habituelles consignes de sécurité à propos de l’expédition en guise de bienvenue sur le pont extérieur, moi mimant et énonçant une série d’énigmes et indices -- par exemple les ceintures de sauvetage sous les bancs permettant d’évoquer celles suspendues dans le conteneur et vers lequel le navire/cargo allait se diriger--, entremêlés -. C’est encore elle qui allait faire déplacer du pont au second étage vers l’intérieur dans la proue pour la suite du parcours et de ses débordements;

pour la finale de la harangue le co-capitaine favorisera «l’ouverture » de la coque entièrement vitrée, recréant métaphoriquement la dynamique « dedans/dehors », dans l’espace public qui caractérisent l’imaginaire de Bourgault.

De la part de gens peu familiers avec l’art actuel, je ne pouvais que me mettre au garde-à-vous et les saluer ! Sur fond d’un magnifique coucher de soleil et la lumière de septembre, la croisière festive a donc démarré alors que nous étions tous sur le pont par mon cri « En avant toute, larguez les amarres ».La vue panoramique de la vieille ville depuis le bassin s’éclatait en un paysage unique. Personne, à part les organisateurs (et l’équipage) ne savait vraiment que le navire tout en aluminium, effilé et de verre translucide revêtu, ne franchirait jamais l’écluse. Mais nous naviguions!

Cette « dérive » en bateau rendit davantage manifeste l’importance de la navigation inspirant démarche poétique in situ, dessein conceptuel et finalement dessins et installations comme idée élargie de ce qu’est la sculpture chez Bourgault. Situant les passagers entre fiction et intervention directe, ce rapprochement des « actions fluviales » questionnait plus qu’il ne résolvait: pouvait-on sentir un instant que la mer est son lieu de sensations et de routes dont il  extrait les immatériaux pour créer ? Fabuler comme lui d’autres voies navigables ? Adhérer au fait que, sculptant les flots, cet Humain n’oppose-t-il pas son art au formatage technologique qu’est devenue la mer comme espace balisé, réglementé, commercialisé, cartographié en routes fonctionnelles?

Chose certaine, Pierre Bourgault dessine la mer à l’horizontale et « sculpte nos territoires » autrement.

Transformer l’art

Parce que ce projet sculptural participe à l’évolution récente de la sculpture contemporaine au Québec les Moments Sauvages, via une oralité critique partagée, auront voulu amplifier l’impact de NNNEEESSSSOOONN au 47’ parallèle. Au-delà de ses réalisations convaincantes d’art public permanentes, son dispositif éclaté entendait révéler encore plus cette fascination du grand fleuve Saint-Laurent et de la navigation. Non seulement elle teinte l’aventure sculpturale de Pierre Bourgault mais encore ils lient l’exigence de vivre la théorie à proximité d’un imaginaire dont on commence à peine à reconnaître l’envergure universelle

Guy Sioui Durand
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